Un jour, j’ai vraiment essayé d’effacer tout.
Pas symboliquement. Pas “petit à petit”. Non. Brutalement. Comme si on pouvait couper un fil à l’intérieur de soi et espérer que tout s’arrête.
J’ai supprimé les photos.
Celles où il souriait sans se douter que ce serait la dernière fois que je le verrais heureux à mes côtés.
J’ai jeté les lettres.
Des mots écrits à la main, avec cette façon qu’il avait de former les lettres un peu trop lentement, comme s’il voulait que chaque phrase reste plus longtemps sur la page.
J’ai changé de ville.
Nouvelle rue, nouveaux voisins, nouveaux bruits le matin. J’ai même changé de café, de trajet, de façon de marcher. Comme si le corps pouvait convaincre la mémoire de se taire.
Les premiers jours, j’y ai presque cru.
Le silence était propre. Vide, mais supportable.
Et puis un matin, je me suis retrouvée au bord de la mer.
Je ne sais pas pourquoi j’y suis allée. Peut-être parce que l’eau ne pose pas de questions. Elle arrive, elle repart, elle ne retient rien.
Le vent était froid. Le sable humide collait à mes chaussures. J’ai marché longtemps, sans but précis, juste pour sentir quelque chose de réel.
Et puis j’ai enlevé mes chaussures.
J’ai laissé mes pieds toucher le sable.
Chaque pas laissait une trace.
Et chaque vague venait l’effacer.
Au début, ça m’a apaisée.
“Voilà,” je me suis dit. “Comme ça. Tout disparaît. Tout finit par partir.”
J’ai regardé l’eau effacer encore une empreinte, puis une autre.
Mais au bout d’un moment, j’ai compris quelque chose de différent.
Le sable ne gardait rien… mais moi, oui.
Parce que certaines absences ne se voient pas.
Elles s’installent autrement.
Dans les gestes.
Dans les réflexes.
Dans les silences qu’on ne supporte plus.
J’ai fermé les yeux.
Et il était là.
Pas comme une image.
Pas comme un souvenir précis.
Mais comme une présence diffuse, impossible à retirer.
Comme une pièce dans une maison qu’on ne visite plus, mais dont on connaît encore chaque angle.
Je me suis assise.
Et pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas essayé de fuir ce qui restait.
Parce que j’ai compris quelque chose de simple et cruel à la fois :
on peut quitter une personne, une ville, une histoire…
mais on ne quitte pas ce qu’elle a changé en nous.
Et le plus difficile n’était pas de l’avoir perdu.
C’était d’apprendre à vivre avec tout ce qu’il avait laissé derrière lui — à l’intérieur de moi.
Les vagues continuaient de venir.
Effaçant le sable.
Mais pas moi.






